Une histoire de marteau
" Celui-ci veut accrocher un tableau.
Il possède un clou mais pas de marteau.
Le voisin en a un, que notre homme décide d'emprunter.
Mais voilà qu'un doute le saisit.
Et si le voisin s'avisait de me le refuser ?
Hier, c'est tout juste s'il a répondu d'un vague signe de tête
quand je l'ai salué.
Peut-être était-il pressé ?
Mais peut-être a-t-il fait semblant d'être pressé
parce qu'il ne m'aime pas !
Et pourquoi ne m'aimerait-il pas ?
J'ai toujours été fort civil avec lui, il doit s'imaginer
des choses.
Si quelqu'un désirait emprunter un de mes outils à moi,
je le prêterais volontiers.
Pourquoi refuse-t-il de me prêter son marteau, hein ?
Comment peut-on refuser un petit service de cette nature ?
Ce sont les gens comme lui qui empoisonnent la vie de tout un chacun
!
Il s'imagine sans doute que j'ai besoin de lui.
Tout ça parce que Môssieur possède un marteau.
Je m'en vais lui dire ma façon de penser, moi !
Et notre homme se précipite chez le voisin, sonne à
la porte et, sans laisser le temps de dire un mot au malheureux qui
lui ouvre la porte, s'écrie, furibond :
"Et gardez-le votre sale marteau, espèce de malotrus !"
[...]
Peu de mécanismes pourraient produire un effet aussi dévastateur
que celui qui consiste à affronter brusquement un partenaire
qui ne se doute de rien en lui assenant la conclusion d'une longue
réflexion fondée sur des postulats imaginaires et dans
laquelle il joue un rôle - négatif, certes, mais fondamental.
Effarement, colère, prétendue incompréhension,
refus désespéré de toute culpabilité -
autant de preuves concluantes du fait qu'on avait vu juste.
On avait accordé sa confiance et ses faveurs à quelqu'un
qui n'en était pas digne. Une fois encore, on s'est fait avoir,
on s'est montré trop bon - une poire. "
<p.35-36>
Paul WATZLAWICK / Faites vous-même votre malheur / Seuil
1984
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